Zamenhof, l'espéranto et l'idée interne

écrit par Guy TATET le Sam, 14/12/2002; publiet en la revue n° 40 [Mars - Avril 2003]

L’auteur de l’ESPÉRANTO occupe une place bien modeste dans le dictionnaire Larousse, pourtant, il mérite mieux que quelques lignes discrètes.

La réunion du 23/11/02, à la Bibliothèque Municipale de Bellerive-sur-Allier, m’a inspiré ces quelques réflexions.

En 1905, lors du premier congrès des Espérantistes, à, Boulogne-sur-Mer, Zamenhof prononçait un discours mémorable dont je cite un extrait :
«Je vous salue, chers amis de l’ESPÉRANTO, frères et sœurs de la grande famille mondiale, ici réunis, venant de pays proches et lointains, des régimes les plus divers de notre monde, pour se prendre et se serrer fraternellement la main, au nom de la grande idée qui nous unit tous.

«Modeste est notre réunion...mais à travers l’air de notre salon flottent des sons, sons très faibles, inaudibles aux oreilles, mais perceptibles pour chaque âme sensible; c’est l’harmonie de quelque chose de grand qui naît maintenant».

Zamenhof n’est pas un idéaliste naïf et romantique, il ne cède pas à l’angélisme. L’ESPÉRANTO seul ne peut être porteur d’une paix universelle. C’est toutefois un facteur facilitant grandement les échanges entre les peuples.

Dans un discours au Guidhall de Londres, il s’exprime sur le patriotisme; voici quelques phrases significatives :
«La deuxième inculpation que l’on doit entendre, c’est que nous, Espérantistes, serions de mauvais patriotes car ces Espérantistes qui traitent l’Espérantisme comme une idée, prêchent la justice et la fraternité entre les peuples sont, selon l’opinion de ces chauvins, de mauvais patriotes qui n’aiment pas leur patrie... Pour ces gens, le patriotisme s’exprime par la haine de ceux qui s’opposent à eux.»

«Le vrai patriotisme est une part de ce grand amour du monde qui construit, conserve et rend heureux.
L’Espérantisme qui prêche l’amour et le patriotisme qui prêche aussi l’amour ne peuvent être antagoniques».

Ne pas oublier que ce texte est paru alors que la presse européenne dans son ensemble, les hommes politiques cédaient aux vertiges de la haine et du nationalisme.

En écho, l’on croit entendre Jean JAURÈS qui affirmait : «Peu d’internationalisme éloigne de la patrie, beaucoup en rapproche».


A la suite d’une demande de participation au premier congrès de l’Association Mondiale des Espérantistes hébreux (T.E.H.A.) en 1914, il refusa l’invitation par le message suivant :
«Avec regret, je dois me tenir en dehors de cette affaire, leur écrit-il, je suis un membre de l’humanité, terme qui définit en Espéranto l’appartenance à l’humanité comme patrie, et je ne peux me lier avec les buts et les idéaux d’une religion ou d’un groupe humain particulier.

Je suis profondément convaincu que pris individuellement, chaque nationalisme présente pour l’humanité le plus grand malheur et que le but de tous les hommes devrait être de créer un monde harmonieux. Il est vrai que le nationalisme des opprimés, étant naturellement une action d’autodéfense est plus digne de pardon que le nationalisme des oppresseurs; si le nationalisme des puissants est méprisable, le nationalisme des faibles est déraisonnable; ils naissent ensemble et se soutiennent l’un l’autre; ils présentent un cercle infernal de malheurs dont l’humanité ne sortira jamais si chacun d’entre nous ne se départit de son attitude chauvine et ne prend pas la peine de se placer sur un terrain impartial. Ceci est la cause pour laquelle, malgré les déchirantes souffrances de mon peuple, je ne veux pas me lier avec le nationalisme hébreu, mais je veux uniquement travailler pour une justice absolue entre les hommes. Je suis profondément convaincu qu’ainsi j’apporterai plus de bonheur à mon peuple que par une activité nationaliste».

Ce texte confirme la clairvoyance de Zamenhof. Après le constat de la situation tragique et catastrophique du Moyen-Orient, l’on se doit de saluer la douloureuse prémonition du créateur de l’ESPÉRANTO.

L’étude de cette langue s’inscrit pleinement dans cet humanisme de paix et de bonheur. Sa neutralité n’assure en aucun cas la prééminence d’un groupe sur un autre. Léguée par Zamenhof à tous les peuples, c’est leur bien commun.

Je doute que les commissionnaires qui démarchent pour l’anglo-américain soient animés du même idéal. Souvent à leur insu, ils s’inscrivent dans les prétentions hégémoniques et mercantiles de l’EMPIRE.

Les régimes autoritaires ne s’y sont pas trompés. Le Tsar, Hitler et Staline ont persécuté les Espérantistes dont les principaux responsables furent éliminés. Le 5 septembre 1942, il y a 60 ans, la fille de Zamenhof, Lydia (1904-1942) mourait en martyre dans le camp d’extermination de Treblinka. Digne fille de Zamenhof, elle continua son action, fut une infatigable ambassadrice de l’idéal paternel, auteur de nombreux articles; elle traduisit en Espéranto des chefs d’œuvre de la littérature polonaise dont le fameux roman de H. SIENKEWICZ: « Quo Vadis ?».

Comme pour des millions de ses coreligionnaires victimes d’une extrême intolérance et d’une cruauté indescriptible, sa tombe est dans le néant. Toutefois, son souvenir gît dans nos mémoires et dans nos cœurs.

Il n’est pas contradictoire de se battre pour une société meilleure, plus juste, plus démocratique, d’en dénoncer les aliénations et de militer pour l’ESPÉRANTO contre BABEL, pour la compréhension entre les peuples.

Ces choix se conjuguent et s’harmonisent.

L’ESPÉRANTO, c’est une autre idée de la communication, une haute idée de la communication.

Article paru dans le «Nouvel Écho» du 14-12-2002.



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