L’Espéranto pour parler chinois ou japonais

écrit par Claude PIRON le Lun, 09/04/2007; publiet en la revue n° 66 [Juillet - Août 2007]
Témoignage de Claude PIRON
«J’avais neuf ans quand j’ai vu, par hasard, un papier de la firme Gevaert où il y avait un texte dans 16 langues, je crois. Toutes ces langues évoquaient le nom d’un peuple ou d’un pays, sauf une, nommée «espéranto». Mon regard est tombé sur le mot qui, dans les autres langues, se disaient gratuit, gratis, gratuito, etc. En Espéranto, c'était  senpaga. J’ai eu comme une révélation : ça veut dire «sans payer»... Une langue dans laquelle «gratuit» est formé à partir de «sans payer», ce n’était pas rien !
J’ai attendu trois ans avant qu’un copain trouve, dans un grenier, un cours d’espéranto datant des années 1920. La frustration de ces années ayant accru mon désir, je me suis précipité sur ces 52 leçons. Il m’a fallu un peu plus d’un mois pour arriver au bout. À la fin, il y avait un texte sur un sujet historique. J’ai tout compris sans avoir à faire d’effort. J’avais 12 ans, un vocabulaire  de base ; je connaissais la grammaire ; je savais former les mots - et je ne savais pas qu’il y avait des gens qui parlaient cette langue, ni dans quel but.
J’avais 15 ans quand j’ai lu pour la première fois un article sur l’Espéranto, avec l’adresse d’une association. Je n’en revenais pas : je n’étais donc pas seul, avec mon frère, à le parler ?! Bientôt mon frère avait un correspondant portugais et un autre bolivien ; moi, un japonais et un chinois. La correspondance avec ce chinois (il avait 17 ans) m’a marqué pour la vie. Il m’a initié à la culture chinoise et si, par la suite, j’ai obtenu un diplôme de chinois, c’est à lui que je le dois.
Ayant appris l’espagnol et le russe en plus du chinois, je suis devenu traducteur/procès-verbaliste à l’ONU, à New-York. J’ai eu l’impression de tomber dans un monde de fous. Au lieu de discuter normalement, de bouche à oreille, ils parlaient dans un micro et entendaient dans des écouteurs, une autre voix que celle de leur interlocuteur. Et pour parvenir à ce résultat lamentable sur le plan de la qualité (une interprétation simultanée fourmille de faux sens et d’omissions), ils avaient étudié pendant plus de deux mille heures ! Le tout coûtait un prix himalayen.
Nous n’étions que quatre à être autorisés à traduire en français à partir des autres langues officielles de l’époque. Sur ces quatre,  trois pratiquaient l’espéranto. Intéressant n’est-ce pas ? Mais personne n’a tiré de conclusions de ce fait remarquable, sauf que nous étions fous.
Au bout de cinq ans, j’ai réussi à me faire transférer à l’OMS pour laquelle j’ai voyagé dans le monde entier. Partout, * j’ai eu, grâce à l’Espéranto, des contacts avec des résidents locaux auxquels l’anglais ne me donnait pas accès. L’Espéranto n’est pas une solution parfaite ; ce n’est même peut-être pas la meilleure des solutions imparfaites possibles, mais de celle qu’on peut observer et comparer sur le terrain aujourd’hui, c’est incontestablement celle qui présente le maximum d’avantages et le minimum d’inconvénients pour le maximum de gens.»
«L’Âge de Faire» n° 9 avril 2007 envoyé par Jean-François BETTUS


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