Le Globish ? Il y a mieux !
écrit par Claude PIRON le Lun, 10/09/2007; publiet en la revue n° 68 [Novembre - Décembre 2007]
On parle de plus en plus du globish, généralement en termes positifs. Il est vrai que cette façon décomplexée de pratiquer l’anglais rudimentaire peut rendre bien des services. Depuis une intéressante conversation téléphonique que j’ai eue avec M. NERRIÈRE, début août 2004, je m’y suis essayé. mais, on ne connaît la valeur d’une chose que si on la rapporte à une référence ; je l’ai comparée à l’espéranto. Ma conclusion est la suivante : le globish est certes utilisable mais c’est un pis-aller qui est loin de donner vraiment satisfaction.Il serait acceptable faute de mieux. mais, précisément, il y a mieux : l’espéranto qui, avec un effort nettement moindre, assure un niveau de communication bien plus satisfaisant. Le mouvement qui mène au globish est un mouvement descendant : il va d’une langue riche à une langue pauvre parce qu’il y a eu échec, parce que la langue riche s’est révélée impossible à maîtriser. L’espéranto suit, lui, un mouvement ascendant, à deux titres : 1) l’élève voit son vocabulaire se développer sans gros efforts grâce à un système multiplicateur très simple mais à grand rendement, 2) son usage de plus en plus répandu parmi les peuples les plus divers ne cesse de s’enrichir en le rendant plus expressif, plus performant, sans rien lui faire perdre de sa simplicité initiale. Si on l’observe dans les situations réelles, on voit qu’il remplit sa fonction de truchement bien mieux que le globish ou que les autres formes de «broken English». En outre, à la différence du globish, c’est une langue à part entière, dans laquelle on peut lire la Charte des Nations Unies, Hamlet, la Monadologie de Leibniz, Meurtre dans l’Orient-Express d’Agatha Christie, une abondante production poétique et des dizaines de milliers d’autres œuvres dont Tintin, Astérix et même, depuis peu, Gaston la Gaffe.
Le globish n’est pas une langue. Il est impossible de tout exprimer avec 1 500 mots. Par exemple, les mots nécessaires pour dire : «Garçon, une salade de tomates !» ne figurent pas dans la liste. «Expliquez-vous par gestes», dit M. NERRIÈRE. Comment allez-vous mimer «salade» et «tomate» de manière à éviter toute confusion ? De même, si l’on peut dire «je t’aime» (mais pas «tu m’aimes», me ne fait pas partie des 1 500 élus !), on ne peut pas dire «Ah ! Ce parfum de rose que dégage ta peau ! Il me fait trembler comme un palmier sous le sirocco.»
Bref, en globish, on se débrouille ; en espéranto, on s’exprime. Or maîtriser l’espéranto demande beaucoup, beaucoup moins de temps et d’effort.
Il se compose, en effet, d’éléments que l’on combine sans aucune limitation. Dès qu’on a appris une racine, on peut l’utiliser sous forme verbale, substantive, adjective ou adverbiale et les affixes qui permettent de la moduler décuplent le lexique. Le globish, lui, ne comporte aucun système de dérivation. Sa liste comprend, par exemple, decide, mais pas décision, beautiful mais pas beauty, administer mais ni administrative, ni administration, aggression mais ni agress, ni aggressive. En espéranto, dès qu’on a appris decidi «décider», on forme soi-même decido «décision», decida «décisif», decide «de façon décisive» et, avec le suffixe ema, par exemple, decidema «qui n’a aucune peine à prendre une décision», «résolu». Un tout petit peu de pratique et ces formations se font par réflexe.
Pour rendre les notions qu’expriment les 1 500 mots du globish, il suffit de 1 300 mots d’espéranto, plus une quarantaine de suffixes et préfixes donc 1340 unités à mémoriser qui permettent de former sans difficulté quelques 13 000 mots (or, on estime à 8 000 le nombre de mots nécessaires à la vie quotidienne). La régularité de l’espéranto représente une énorme économie par rapport au globish. Considérez les couples suivants : create / creation = krei / kreo ; ask / question = demandi / demando ; live / life = vivi / vivo ; remember / memory = memori / memoro ; think / thought = pensi / penso. En globish, il faut mémoriser chaque fois deux mots ; en espéranto, une racine et le sens des terminaisons - i et - o. Et il suffit d’apprendre la terminaison a pour ajouter à son vocabulaire, sans effort, toutes sortes de mots qu’ignore le globish: demanda «interrogatif» ; memora «mnésique» ; pensa «relatif à la pensée» («pensif» se dit pensema). Pas étonnant, dès lors, qu’on ait plus d’aisance en espéranto au bout de six mois qu’en anglais au bout de six ans ; qu’en globish au bout de ...? Qui pourrait le dire ? Sans doute au minimum quatre ou cinq ans d’anglais puis quelques semaines d’entraînement à l’art de surmonter ses complexes et à la mémorisation de tous les mots anglais qu’il faut oublier pour rester dans les limites prévues.
La comparaison est d’autant plus défavorable au globish qu’il reprend les aberrations de la langue de SHAKESPEARE dont l'incroyable décalage entre orthographe et prononciation : ou exprime quatre sons différents dans touch, through et thought ! En espéranto, le son «ou» s’écrit toujours u et la lettre u se prononce toujours «ou». En espéranto, l’accent tonique ne pose aucun problème : il est toujours sur l’avant-dernière syllabe. En globish, il faut l’apprendre avec chaque mot.
On peut accepter le globish comme solution provisoire, fondée sur le constat déprimant que l’anglais ne répond pas aux attentes qu’il suscite. Mais il faut être masochiste pour choisir une solution dépressive quand il existe une solution enthousiasmante. À terme, le monde a besoin d’une langue qui réponde aux exigences de la formulation scientifique, juridique et littéraire et qui mette les partenaires sur un plan d’égalité. L’espéranto répond parfaitement à ces critères. De plus, et ce n’est pas moins important, il se prête admirablement à l’humour. La liberté de combiner les éléments débouche souvent sur des mots particulièrement expressifs, comme kisema «goulu sur le plan du baiser» (de kisi «embrasser» ou poÒtelefonema «qui est tout le temps en train d’utiliser son téléphone portable» Très présent sut Internet, il compte des locuteurs dans de nombreuses localités de plus de cent pays, ce qui assure partout des contacts sans problème de communication et la diffusion de la langue se poursuit, tranquillement, lentement, ignorée des médias mais très réelle pour quiconque suit les choses de près.
Claude PIRON
